Israël, un État d'apartheid ? Introduction du livre

Publié le 19 Février 2013

Pour un esprit scientifique, toute connaissance est une réponse à une question. S’il n’y a pas eu de question, il ne peut y avoir connaissance scientifique. Rien ne va de soi. Rien n’est donné. Tout est construit.

 

Gaston Bachelard, La Formation de l'Esprit Scientifique (1938).

 

 

Le 23 octobre 2012, le quotidien Haaretz publiait une enquête conduite par l’institut israélien Dialog, dont les conclusions ont, depuis, fait couler beaucoup d’encre. On y apprenait en effet, entre autres, que 69% des sondés s’opposeraient, en cas d’annexion de la Cisjordanie à Israël, au fait que les Palestiniens obtiennent le droit de vote, ou encore que 74% d’entre eux soutenaient l’existence de routes séparées, en Cisjordanie, sur la base de critères nationaux. Nous savons bien que les sondages doivent évidemment être considérés avec circonspection, mais l’une des questions posées aux enquêtés a particulièrement retenu notre attention : « Y a-t-il, selon vous, de l’apartheid en Israël ? ».

 

 

Ce qui nous intéresse ici est, davantage que les réponses formulées par les sondés (qui considèrent, à 58%, « [qu’]il y a de l’apartheid en Israël »), le simple fait qu’un important quotidien israélien ait estimé qu’il était légitime et pertinent de poser une telle question. L’existence de cette enquête et, dans une large mesure, les réponses des sondés, éclairent sous un jour nouveau les communications effectuées lors du colloque organisé en février 2012, dont les versions écrites et actualisées constituent l’essentiel de cet ouvrage. Les articles qui suivent ne sont pas le produit des raisonnements spécieux de quelques intellectuels aveuglés par des considérants idéologiques : ils interrogent, sur la base de faits avérés et constatés, la réalité, rien que la réalité, mais toute la réalité.

 

 

La démarche consistant à se demander si l’État d’Israël peut être qualifié d’État d’apartheid ne se fixe pas pour principal objectif de formuler une réponse tranchée et définitive à l’interrogation-titre de l’ouvrage. La principale vertu heuristique de la question « Israël : un État d’apartheid ? » est d’ouvrir, sinon un nouveau champ d’analyse, de nouvelles pistes pour l’analyse du conflit opposant Israël aux Palestiniens. Il ne s’agit pas, en effet, de s’interroger sur les dimensions éventuellement oppressives, violentes ou arbitraires des politiques de l’État d’Israël à l’égard des populations non-juives, et en premier lieu des Palestiniens, mais bel et bien de questionner leur caractère institutionnalisé, légalisé et, partant, assumé par un État qui se revendique pourtant « seule démocratie du Moyen-Orient ».

 

 

Il s’agit donc d’observer une réalité déjà maintes fois étudiée, mais en modifiant substantiellement le point de vue, entendu ici au sens strict du terme, c’est-à-dire le point depuis lequel on voit. Déplacer le point de vue ne signifie donc pas modifier la réalité, mais modifier le regard que l’on porte sur elle et l’analyser sous un angle original, une démarche qui n’invalide pas les analyses antérieures mais qui les complète utilement et les éclaire, parfois, sous un jour nouveau. L’apartheid, en ce sens, n’est pas une réponse mais une question, un concept juridique construit par le droit international qui est, à l’instar de l’idéal-type wébérien, un outil d’investigation dont l’objectif n’est pas de déformer la réalité mais de la comprendre dans sa complexité et sa pluralité.

 

 

L’une des principales caractéristiques de l’apartheid, un terme qui signifie, en afrikaans, « séparation », est la dimension institutionnalisée des discriminations. Il ne s’agit donc pas ici de s’intéresser prioritairement aux conditions de vie ou au vécu des Palestiniens, mais de se concentrer sur ce qui réglemente, norme et organise ce vécu, à savoir les politiques, réglementations et législations israéliennes. La démarche adoptée n’est cependant pas strictement juridique, puisqu’elle consiste, dans la plupart des contributions, à observer et collecter des faits, à les organiser sous forme d’objets de connaissance et à les analyser en les confrontant à l’idéal-type « apartheid ».

 

 

La première partie de l’ouvrage (« Israël : un État d’apartheid ? ») a pour objet l’étude des politiques de l’État d’Israël à l’égard de ses minorités non-juives, qu’il s’agisse des Palestiniens d’Israël et de Jérusalem, des Bédouins ou des Palestiniens des territoires occupés. Au-delà de ces « études de cas », il s’agit en réalité d’interroger le caractère institutionnel des discriminations subies par ces populations, leur inscription dans l’histoire du sionisme et de l’État d’Israël, et la pertinence de la comparaison avec l’Afrique du Sud des années 1948-1991, qui ne bénéficie pas du monopole du qualificatif d’« apartheid » puisque ce type de régime discriminatoire est, comme nous l’avons rappelé, défini en droit international.

 

 

La deuxième partie du livre (« Sanctionner l’État d’Israël ? ») s’intéresse principalement au développement, au cours des dernières années, de la revendication palestinienne de « sanctions » contre Israël, directement inspirée de la campagne internationale qui avait permis d’isoler le régime sud-africain au temps de l’Apartheid. Il s’agira donc de situer et de comprendre cette revendication, en étudiant notamment la campagne « BDS » (pour Boycott, Désinvestissement et Sanctions), de laquelle les contributions interrogent les fondements, politiques et juridiques, envisageant également la question de la pénalisation de l’appel au boycott, qui a connu de récents développements en France avec les « procès BDS ».

 

 

La dernière partie du livre est à envisager comme une contribution à une discussion, à propos du mot d’ordre du boycott académique, qui est l’une des composantes essentielles de l’appel international au boycott d’Israël. Nous avons choisi de donner la parole à plusieurs universitaires qui ont pris position en faveur du boycott universitaire, entendu comme un boycott des institutions universitaires israéliennes et non des individus. Sous forme de contribution ou d’entretien, quatre d’entre eux ont accepté de développer leurs arguments qui, chacun pourra l’apprécier, sont divers et méritent amplement d’être versés à un débat qui, nous n’en doutons pas, continuera et s’approfondira dans les années à venir.

 

 

À l’heure où ces lignes sont écrites, la Bande de Gaza vient en effet de subir un nouvel assaut de l’armée israélienne, dont la violence n’a eu d’égal que la couardise des dirigeants occidentaux, gouvernement français en tête. Il nous semble plus que jamais urgent de reconsidérer les approches prétendument « neutres » ou « équilibrées » qui, dans des situations où le déséquilibre dans les rapports de forces est aussi flagrant que dans le conflit opposant Israël aux Palestiniens, équivalent à un accompagnement, conscient ou non, des mécanismes de domination. Nous espérons que cet ouvrage sera une modeste mais utile contribution à ce renouvellement de la lecture du conflit, et qu’il offrira des outils à toutes celles et tous ceux qui veulent œuvrer à changer le cours des événements.

 

 

Céline Lebrun et Julien Salingue

 

 

Cliquer ici pour consulter la table des matières de l'ouvrage.

Voir également l'une des contributions du livre : « Territoires palestiniens occupés, "Administration Civile" et apartheid » (Julien Salingue).

Rédigé par Israël, un État d'apartheid ? Le livre.

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